Pierre de Haas : "Il faut investir sans tarder dans les soins primaires"

Médecins généralistes, pharmaciens, infirmières, diététiciens, kinés ou encore sages-femmes se retrouvent à Nancy, le 11 mars, pour les 5èmes rencontres de la FFMPS. Ce temps fort est celui des échanges d'expérience et de la confrontation des projets. Pierre de Haas, médecin généraliste dans l'AIN et président de la Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé fait le point sur un mode d'exercice qui poursuit sa lente et irrésistible ascension.

La Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé tient ce vendredi 11 mars ces 5èmes rencontres. Quel état des lieux dressez vous à la veille de cet évènement ?

Pierre de Haas : Il faut noter l’augmentation progressive des participants d'une année sur l'autre, qui est assez extraordinaire. En 2011, nous étions 150. Aujourd’hui, à Nancy, nous dépasserons les 700. Il y a un réel engouement des professionnels de santé pour ce genre de manifestations, dans lesquelles il y a surtout des échanges. Ce ne sont pas des journées de type "politique" – même s’il y a une plénière au début de nos Journées - ni même de formation. C’est un endroit où tous les gens qui veulent travailler en équipe de soins coordonnés viennent échanger, prendre des informations. Ils repartent reboostés pour l’année suivante. Nous avons des fidèles qui viennent chaque année depuis le début.

Quels sont les principaux points qui ont marqué ces 5 dernières années ?

Pierre de Haas : Trois sujets ont marqué l'évolution qu'ont connu les maisons et pôles de santé dans notre pays. Avec, en premier lieu, l’avancée des systèmes d’information, qui sont la pierre angulaire des équipes coordonnées qui travaillent sur un dossier électronique des patients. Nous faisons bouger la loi : nous avons obtenu des modifications de la réglementation, et avons travaillé avec l’ASIP sur les cahiers des charges des systèmes d’information. Nous en sommes à la V2. Cela a permis d’inverser la tendance auprès des éditeurs et d’en faire sortir quelques uns pour accompagner le mouvement. Les systèmes d’information sont partagés entre professionnels de santé. Cela nécessite des droits administrateurs, d’être totalement externalisé. Ils sont en capacité de produire des données pour que les équipes puissent construire leurs propres outils sur leur pratique, pour améliorer leur exercice.

Le deuxième sujet concerne le travail protocolé : qui fait quoi, à quel moment, selon quel protocole, dans le travail en équipe où les patients vivent dans une situation complexe ? Nous avons beaucoup travaillé en maont avec la Haute Autorité de Santé. Les équipes trouvent que le travail collaboratif et coopératif sur des bases de protocole et de revues pluri professionnelles, les RCP des soins primaires, progresse. Les médecins décident avec les autres professionnels qui fait quoi à un moment donné. Je mets un patient sous anti coagulant, l’équipe décide que le pharmacien va recevoir le patient pour lui expliquer ce que sont les AVK, pour lui remettre un carnet de suivi ; il est décidé de ce que fera l’infirmière. Quand je quitte le patient à la fin de la consultation, je sais qu’il n’est pas abandonné face à sa nouvelle pathologie, qu’une véritable équipe l’entoure, selon un protocole élaboré ensemble et autour d’un dossier électronique qui est enrichi par chaque membre de l’équipe. Cela marche dans les murs, car il est plus facile de se parler quand on travaille dans la même maison. Mais cela marche aussi hors les murs, en attendant qu’on soit sous le même toit pour favoriser la qualité des soins.

Le troisième point concerne les nouveaux modes de rémunération (NMR). Il nous permettent, par des dotations de l’Assurance-maladie autour d’un cahier des charges, en premier lieu d’embaucher du personnel administratif, ensuite de payer du système d’information, d’indemniser des temps de réunion dans l’équipe. Sur les 750 maisons de santé dénombrées aujourd’hui, 300 étaient en NMR. Elles ont été reconduites. 150 nouvelles équipes sont rentrées dans le système. Plus de la moitié des maisons de santé sont entrées dans les nouveaux modes de rémunération. La dotation moyenne pour une maison de santé qui compte 4 ou 5 médecins et 10 à 12 professionnels est de l’ordre de 50 000 euros. C’est peu par rapport au volume des honoraires générés par ces professionnels, mais c’est énorme en termes d'apport. C’est pratique, car cela permet de créer des emplois, particulièrement des postes de coordinateur.

Après l'époque des pionniers, les évolutions en cours conservent-elles le même dynamisme ?

Pierre de Haas : Nous sommes arrivés à un palier. 10 % des professionnels de santé du pays travaillent en maison de santé. On arrive à la fin de la première phase qui a vu activer des militants, des volontaires, des leaders, des gens issus du syndicalisme. On va voir arriver des « gens normaux », qu’on devra accompagner dans le changement. Nous avons ou allons créé des outils, comme la société coopérative, qui permet de mettre à disposition des services, FACILIMED. On passera ensuite à FACILIMED 2, pour créer des lieux d’exercice où les professionnels de santé pourront se consacrer entièrement à leur travail en étant dégagés de tous les services administratifs qui vont autour de leur travail : gestion des stocks, gestion immobilière, recrutement d’une secrétaire.

Comment se financent aujourd'hui les maisons de santé pour se créer ?

Pierre de Haas : Les maisons de santé sont libérales en exercice. En matière immobilière, la moitié relève d'objets privatifs, avec des professionnels de santé qui ont investi dans les murs, et l'autre moitié fait l’objet d’investissements territoriaux, municipaux ou collectivités publiques.

La DGOS et Nicolas Revel, directeur général de l'Assurance-maladie sont présents aux Journées. Qu'attendez vous du ministère de la Santé et de la CNAMTS ?

Pierre de Haas : Nicolas Revel vient, car le règlement arbitral est géré par l’assurance maladie, qui devient un partenaire important et incontournable pour nous. Nous allons lui dire que les NMR doivent évoluer avec le règlement arbitral. Nous lui dirons aussi qu’il faut investir dans les soins primaires. Le verrou à faire sauter, ce sera dans deux ou trois ans. Dans les secteurs où il n’y a pas d’équipes coordonnées, on peut comprendre que le payeur et l’assureur aient envie d’avoir des systèmes d’accompagnement en sortie hospitalière pour éviter les ré hospitalisations précoces. Quand il y a des équipes constituées, avec une coordination au sein de l’équipe, on sait que les retours d’hôpitaux à la maison sont pris en charge par l’équipe de soins locale et le risque de réhospitalisation s’estompe. Aussi, notre message est clair. Nous invitons les autorités de santé et l'Assurance-maladie à investir dans les soins primaires, car c’est là que l’on peut trouver les économies, c’est là qu’il peut y avoir un retour sur investissement.

On attend également de la Grande Conférence nationale de santé, qui s'est tenue en février à l'initiative du Premier ministre, une orientation nette sur le fait que l’investissement doit se faire vers les soins primaires. Car c’est le seul secteur où le retour sur investissement est pratiquement garanti. Les investissements actuels sur les hôpitaux sont certes nécessaires pour assurer la qualité des soins des patients en situation difficile. Mais aujourd’hui nous pensons que l’investissement doit se faire de manière plus large sur les soins primaires, car c’est là que s’exercent la prévention, le dépistage, la prise en charge thérapeutique de patients, qui évitent des hospitalisations répétées.

Propos recueillis par J-J Cristofari